Écrit par Sébastien Gazeau

Un tour en paysage

Un tour en paysage par Sébastien Gazeau

 

Et si le plus important était l’histoire qu’on se raconte ? Celle que propose Olivier Crouzel parle de tramway et de nature, d’itinéraires conseillés et de trajets imprévus, de réalités urbaines et de rêveries salutaires. Ou comment se déplacer devient une question de curiosité et d’imagination.

 

Les prémisses de Trajet remontent à des cercles de lumière qu’Olivier Crouzel eut l’envie de projeter de nuit durant l’automne 2012. En résidence à la caserne Niel, il observait les derniers mois d’une zone en friche destinée à devenir l’un des nouveaux quartiers de l’agglomération bordelaise. Parmi d’autres choses disparaissant, il pointait d’un doigt clairvoyant ces espaces envahis par une végétation spontanée bientôt remplacés par des habitations et des agencements paysagers. Il intitula cette installation Crop circle en référence au Land Art et aux motifs que certains de leurs représentants ont tracés au milieu des champs ou dans le désert. Comme eux, quoi qu’en ne laissant de son passage qu’une trace lumineuse, il ne cesse d’interroger les liens qui existent entre l’homme et son environnement, notamment naturel.

 

Plus tard lui vint l’idée de déplacer les paysages, à la manière d’un géant qui recueillerait un morceau de terre ici pour le transplanter là. Non pas en projetant une vidéo depuis un point fixe, à la façon du cinéma en plein air, mais en embarquant son système de vidéoprojection dans un véhicule en mouvement. Rien de tel pour faire voyager le paysage que de circuler avec lui. C’est logique et ça conduit directement en pays poétique.

 

 

 

Il lui aura fallu trouver les moyens techniques pour parvenir à cette performance visuelle dont on retrouve les principales étapes sur son site internet, véritable atelier de création en ligne qu’il convient de visiter pour mesurer le chemin parcouru.

C’est super compliqué de faire bouger le paysage.

Peu avant de présenter une nouvelle étape de ce work in progress sur le réseau du tramway de La Cub, il reconnaît avec le plus grand sérieux : « C’est super compliqué de faire bouger le paysage. C’est aussi peine perdue. La nature pousse, elle ne se déplace pas. Vouloir la faire passer d’un endroit à un autre est un délire d’humain. » Délire ? Prenons le train, ou l’autoroute. Parvenus à bonne distance de la ville, au milieu d’étendues où rien n’accroche l’œil, notre regard se perd dans la contemplation de paysages que nous traversons à toute vitesse, mais qui semblent aller au ralenti derrière la vitre. Ce que nous voyons prime peu à peu sur l’endroit où nous nous trouvons. Tant et si bien qu’on se demande si ce n’est pas le paysage qui bouge, et non le train ou la voiture comme on l’avait cru en partant…

 

Jouant de ce trouble dans la perception, Olivier Crouzel a sélectionné les éléments sur quoi ce trouble se porterait. Quoi projeter ? C’est-à-dire quoi filmer que l’on retrouvera le long des lignes du tramway, comme les pollens qui annoncent de futures végétations ? Espèces exotiques ou indigènes ? Lointaines luxuriances qui vous fascinent par leur étrangeté ou proches bosquets qui mettent le voyage à la portée de tous ? Entre les deux.

 

 

Un matin de mai 2014 sur les bords de la Garonne. À marée basse, les berges boueuses apparaissent jonchées de détritus en tous genres, polystyrènes grisâtres, bidons blancs, bouteilles en plastique transparent, bouts de cordes, conserves rouillées et mille autres choses perdues entre les branches cassées, les racines émergentes et l’eau qui affleure. L’odeur est âcre et poivrée. Selon que l’on regarde vers le haut ou vers le bas, on se croirait en forêt tropicale ou dans la mangrove après un ouragan. Or, nous sommes à Bassens, dans l’agglomération bordelaise, à 20 mètres de la route que les camions empruntent pour rejoindre la zone industrielle de la presqu’île d’Ambès. Personne ne vient ici, sauf quelques pêcheurs, un artiste en recherche de lieux à filmer et deux journalistes qui le suivent et lui posent des questions. « La nature aujourd’hui, c’est peut-être ce qui n’est pas balisé » dit-il après avoir longuement observé la place qu’on lui accorde en ville et au-delà. Un tel endroit ne ressemble pas aux belles images fleuries qu’on donne de la ville agréable. Il y a pourtant quelque chose de fascinant dans ce pêle-mêle d’arbres et d’objets égarés par la population humaine environnante. Une image de la Terre telle que les êtres humains l’habitent aujourd’hui, recouverte du fatras coloré de leurs diverses productions.

 

 

On marche différemment en terrain non-balisé. Il faut regarder où on met les pieds, avancer lentement, choisir une direction plutôt qu’une autre sans connaître pour autant le point d’arrivée. Cela met dans un état de vigilance et de perception accrues. Se déplacer devient une expérience sensible et non plus cette mécanique à quoi nos itinéraires urbains se réduisent souvent.

 

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Trajets sensibles

 

 

Les trajets que l’on suit dans Trajet sont physiques. Ils font presque toucher du doigt le feuillage des arbres, des buissons. Ils donnent à voir un corps au contact d’une végétation filmée avec sensualité. Il se dégage de toutes ces vidéos quelque chose de très charnel qui dénote dans les rues et sur les façades policées des villes. Olivier Crouzel parle de cette impression comme d’une expérience qu’il a recherchée en parcourant l’agglomération bordelaise, d’abord en voiture, puis à pied, seul mode de déplacement satisfaisant à ses yeux pour communiquer au spectateur le sentiment de liberté qu’il a lui-même éprouvé au cours de ses pérégrinations. « Tu choisis vraiment où tu veux aller à pied. C’est moins le cas à vélo, et encore moins en voiture. Quant au tram, ta seule liberté est de le rater ! »

 

 

Veille du jeudi de l’Ascension, l’ambiance sur la ligne B ressemble à celle d’un samedi soir. Ça parle fort, ça éclate de rire. Un étudiant entonne un chant que tout son groupe d’amis reprend à tue-tête. Cinq stations avant la place de la Victoire, la fête est bien entamée. Difficile de concevoir un tel spectacle dans ce lieu d’où ne dépasse en semaine, à l’heure de l’embauche, que le vague murmure d’écouteurs assis côte-à-côte.

C'est le meilleur tram de ma vie !

Personne n’a fait attention. Olivier Crouzel vient de monter avec un de ces chariots que les distributeurs de journaux poussent dans la rue. Il se fraie un passage, puis se colle contre la paroi opposée au côté de descente. Il retire la couverture imperméable qui recouvrait le vidéoprojecteur, ouvre l’ordinateur portable installé au-dessus, joue avec les manettes d’un contrôleur situé à côté. Les plus curieux n’ont pas le temps de faire une remarque que le faisceau lumineux transperce la vitre pour éclater au-dehors sur la façade du premier immeuble venu. Ce sont deux jambes, vues de dessus, qui vont doucement dans l’herbe haute, puis un long travelling à la lisière de ce qui ressemble à un sous-bois, et de nouveau des pieds, nus cette fois, toujours dans l’herbe. Au bout d’une minute, des dizaines de passagers observent ce manège sans comprendre d’où il provient. Les commentaires remplacent un instant les conversations bruyantes, au moins à proximité de ce drôle de personnage qui bidouille sur son ordinateur et s’amuse des réactions que provoquent ses vidéos.

 

 

On peut rater le tram. On peut l’attendre aussi. Question de tempo. Celui qu’Olivier Crouzel imprime à ses projections dépend du moment. Même soir, même ligne. Arrêt Roustaing, Talence. Plongé dans une lumière bleue-blanche électrique, l’endroit ressemble à une banlieue résidentielle de série américaine, ni tendre ni angoissante, endormie. Les voyageurs assis sur les bancs n’ont pas vu quels feuillages leur poussaient dans le dos, sur les parois vitrées de la station. Il faut du temps pour distinguer le faisceau du vidéoprojecteur parmi les innombrables sources lumineuses qui blanchissent la nuit urbaine. Une femme se lève précipitamment, s’écarte du cadre où son image était prise, cherche à comprendre ce qui se passe, d’où ça provient. Sur le quai opposé, un homme observe attentivement la situation. Lui ne viendra pas poser de question.

 

Habitué à intervenir de manière spontanée, la nuit et dans les espaces publics, aussi bien en milieu urbain que rural, soit pour tester ses idées, soit pour projeter des vidéos captées et remises en forme par la suite sur son site internet, le travail d’Olivier Crouzel suscite des interrogations. « Les gens me demandent très souvent pourquoi je fais ça et si j’ai le droit de le faire. Si on ne voyage pas un minimum dans sa tête, c’est certain que ce type de proposition ne fonctionne pas… » La dimension ludique de Trajet, comme de nombreuses autres de ses créations, implique en effet de se laisser aller à un monde où règne l’irrationnel et l’inutile. Tout du moins au premier abord. Ceux des passagers du tram qui, l’autre nuit, commentaient ces pieds avançant sur le mur comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo, ou ceux qui, face aux images diffusées en station, jouaient avec leur ombre projetée et feignaient de se balader dans le paysage, ont d’emblée joué le jeu. D’autres avaient un air dubitatif…

 

 

Quant à savoir s’il a le droit de s’installer dans un espace public et de projeter ses images, la question prend un sens nouveau dans le contexte de Trajet. « Je crois que c’est la peur de l’interdit qui prive les gens de nouveaux trajets. » Hors des sentiers battus (rues, places, jardins publics, etc.), « on se demande toujours si on est chez quelqu’un, s’il est autorisé de passer là où il n’y a personne. » Comme si le simple fait de marcher, ou de projeter des vidéos, portait atteinte à l’ordre public !… « Au final, je crois que cette manière de penser influe sur la curiosité. » « Pour Trajet, J’ai repéré les endroits sur Google Maps et j’y suis allé parce que j’en avais envie. Tout simplement. En me baladant sur place, j’ai découvert des choses et des lieux dont il n’est jamais question sur internet, parce qu’on y trouve toujours les mêmes choses, les mêmes itinéraires conseillés, les mêmes choses à voir. »

 

 

Un matin pluvieux du côté d’Eysines. Une casse automobile, une enfilade de ronds-points, quelques magasins séparés les uns des autres par la route et des parkings cahoteux, rien de très remarquable. Nous sommes pourtant à proximité du point où les jalles du Taillan et d’Eysines se rejoignent. Cet endroit, peut-être inaccessible au public, peut-être sauvage, attrayant en tout cas pour qui souhaite capter des images d’espaces naturels délaissés, mérite une balade. Après quelques minutes de marche, le bourdonnement de la circulation a laissé place au bouillonnement de l’eau. Il y a des grenouilles, des radeaux à construire pour atteindre l’autre berge, des bouts de bois à jeter puis à suivre en courant. Plus loin, on voit une mousse épaisse d’une couleur étrange sortir d’un tuyau, des foules d’oiseaux qui picorent dans un champ en jachère, des lignes à haute tension, un mobil-home sous deux arbres et quelques rangs de légumes qui poussent à côté. On est où, là ?

 

 

Conception éditoriale, entretiens, texte : Sébastien Gazeau

Vidéos, photographie d’ouverture : Paul Hubble (hubble.paul@gmail.com)

Photographie : © Olivier Crouzel