Écrit par Sébastien Gazeau

Les fantômes de la Burthe

Les fantômes de la Burthe par Sébastien Gazeau

 

Le domaine de la Burthe est le plus vaste des parcs de la rive droite de l’agglomération bordelaise et sans doute le plus mystérieux. Vincent Epplay l’a vérifié en s’y promenant un casque sur les oreilles, un micro à la main, attentif au moindre bruit.     

 

 

 

J’ai rencontré Vincent Epplay pour la première fois à Bordeaux. C’était au début du mois de mai 2014. D’une voix nonchalante au téléphone, il m’avait donné rendez-vous devant le marché des Capucins à l’heure du déjeuner. Il porterait un chapeau noir, signe suffisamment remarquable semblait-t-il pour que je l’identifie parmi la foule. Ce fut le cas. On croise toutes sortes d’individus étonnants à l’angle des cours de la Marne et de l’Yser, mais aucun autre que lui n’avait l’allure d’un personnage débarqué d’un film de Losey ou de Jarmusch. Le feutre noir jouait pour beaucoup. La mine lunaire, une veste sans forme, un pantalon anthracite à la coupe passée faisaient le reste. Une cigarette électronique pendue autour du cou troublait à peine cette vision improbable.

 

La conversation commença autour d’une assiette en plastique où se battaient six huîtres. Sous la halle, dans un vacarme de fin de marché, j’entendais à peine la moitié de ce qu’il me disait. Je savais qu’il venait de passer deux jours à explorer le domaine de la Burthe en vue de réaliser un parcours sonore, une forme musicale à la mode depuis quelques années, introduite sous le nom de Paysages sonores dans l’agglomération bordelaise grâce au compositeur Eddie Ladoire et au soutien de la biennale Panoramas. Je savais également que ce parc serait le quatrième de la rive droite à pouvoir être arpenté, smartphone en poche, écouteurs aux oreilles, aux sons d’une pièce musicale conçue pour et partir de ce lieu.

 

 

Impressions sonores

 

Il m’apprit qu’il n’était pas adepte du « field recording », terme recouvrant tout un courant de la musique contemporaine basé sur la captation de sons en extérieur. Contrairement à d’autres parcours sonores qui penchent ouvertement du côté documentaire, ce qu’il allait produire serait plutôt une « interprétation personnelle du lieu », la traduction sonore des impressions qu’il aurait éprouvées au fil de ses déambulations. En 2008, la performance qu’il avait donnée dans la chapelle du couvent Sainte-Marie de la Tourette jouait avec les spécificités architecturales du bâtiment conçu par Le Corbusier et Xenakis. Cette fois, dans un cadre végétal et avec les moyens plus restreints d’une diffusion limitée au casque, l’idée était à peu près la même : faire résonner un lieu par la musique et vice-versa.

 

On accède au domaine de la Burthe après avoir traversé une jolie zone pavillonnaire quadrillée de haies et de murs. Puis on longe plusieurs terrains de football et de rugby avant de se garer près d’une vieille bâtisse dominée par deux pylônes soutenant des lignes à haute tension. À peine descendu de voiture, le ronflement continu de la rocade encaissée quelques dizaines de mètres plus loin vous fait basculer brutalement d’un décor champêtre à l’intérieur d’un univers urbain saturé par la pollution sonore.

 

 

L’apprentissage du silence

 

 

Imperturbable, Vincent Epplay entame une nouvelle session de captation sonore qui durera près de 3 heures. Son matériel est réduit et léger : un enregistreur numérique portatif, un micro au bout d’une perche recouvert d’une bonnette pour le protéger du vent, un casque. Étrange impression qu’un concert vient de commencer. Malgré le bruit entêtant de la circulation environnante, une sorte de silence se fait. J’ignore ce qu’il entend, pourquoi il s’arrête près de ce talus, ce qu’il découvre en inclinant légèrement son micro à droite puis à gauche avant de s’immobiliser de longues secondes puis de repartir. J’imagine qu’il entend tout et que le moindre bruit que je ferai sera enregistré. Alors je me tiens à bonne distance, comme un détective en filature ou comme un touriste dans une église à l’heure de la messe.

 

Rien ne se passe. Ses mouvements sont toujours les mêmes. Je l’observe retiré dans une bulle qui m’englobe certainement, concentré, attentif à des détails dont je n’ai pas idée. Je l’oublie un peu. Il y a des chevaux dans un champ, des enfants qui essaient de les attirer, leurs parents qui les attendent. Le bruit de la rocade, d’un peu plus loin, ressemble maintenant à celui d’un ruisseau en montagne. Les cris des enfants m’arrivent par vagues inégales avec le vent. Je me surprends à écouter les crissements du gravier sous mes pas.

 

 

 

 

Derrière l’écran

 

Au terme de cette séance de repérage, Vincent Epplay me tend son casque pour écouter ce qu’il entend depuis des heures s’il n’approche pas son micro d’une source précise : une masse sonore assourdissante à l’intérieur de quoi je ne distingue rien d’autre que le drone de la rocade.

 

Il est plutôt satisfait de ce qu’il a capté durant son exploration du parc. Il parle à demi-mot de « matières intéressantes », des fréquences et des vibrations entendues dans l’étroit tunnel qui passe sous le périphérique, de « l’écran sonore » que la circulation génère et qui lui semblait un obstacle infranchissable le jour où il a découvert les lieux. Le micro amplifie cette réalité que le promeneur lambda repousse dans un coin de son cerveau pour profiter du reste : l’espace, les jeux, la forêt.   « Pour sortir de cette masse, il faut que je trouve des interstices qui me permettent d’identifier des phénomènes sonores précis. Cette situation va déterminer ma façon de faire pour la suite. C’est sans doute dans cette direction que je vais aller, en travaillant sur une sorte de microscopie sonore. Au lieu de contourner la contrainte de la rocade, je me dis qu’il faut la prendre comme un postulat de travail. »

 

 

“J'imagine une sorte de plongée“

 

 

 

Contrairement à la plupart des parcs urbains où la nature paraît artificielle et comme reconstituée, celui de la Burthe a parfois l’air d’être à l’abandon, tout du moins dans sa partie forestière. On n’y décèle aucun aménagement paysager. Deux ou trois équipements invitent les plus sportifs à un parcours de santé qui s’arrête à l’orée de la forêt. Les quelques sentiers qui traversent les zones les plus basses, celles qui mènent jusqu’à la rocade, sont tout juste praticables. « On est un peu sur des chemins de contrebandiers » s’amuse Vincent Epplay, un mois après ses premiers repérages, tandis que le tracé du parcours sonore qu’il proposera en septembre 2014 est en passe d’être validé par Eddie Ladoire, commissaire associé de Panoramas. « J’imagine une sorte de plongée. Partir des hauteurs du parc où l’espace est plutôt ouvert, pour descendre ensuite d’une manière un peu abrupte dans la forêt. Puis se laisser glisser à la lisière de la rocade, face à cette sorte d’écran sonique. Et peut-être, dans un second temps, proposer un début de remontée vers la sortie du parc, en longeant le ruisseau… ».

 

 

L’inaudible, l’invisible, le presque-absent

 

Au plus profond de la forêt, même en plein jour, même en plein été, la claustrophobie guette le promeneur sensible. La végétation se referme sur lui. Les grands arbres aux feuillages épais se dressent comme les murs d’un labyrinthe. Une humidité tenace rend le sol collant. L’odeur âcre de l’humus attaque les narines. Au lieu d’abonder dans ce sens et de jouer avec le malaise qu’il a pu ressentir dans cet espace étrange, Vincent Epplay a pris le parti de s’en extraire. La méthode lui est coutumière. À défaut de capter l’improbable identité sonore de ce parc, son goût le porte plutôt vers l’inaudible, l’invisible, le presque-absent dont il s’efforce de saisir l’omniprésence. Dans un tel environnement où la densité végétale et sonore semble capable de tout recouvrir et de tout étouffer, Vincent Epplay perçoit des mondes aux identités indéfinies. 

 

 

À mesure que les vignettes sonores de Vincent Epplay se déclencheront à l’approche des balises implantées numériquement dans le parc de la Burthe, le promeneur découvrira à son tour combien l’endroit est habité, pour peu qu’on tende l’oreille. « Il me reste à vérifier sur place ce que ça produit, explique-t-il par téléphone depuis son studio parisien, mais j’imagine pour le moment des sortes de tableaux sonores où surgiront de temps à autre des présences, comme des animaux. D’autres parties renvoient plus directement à des sons d’arbres, de végétation ou de personnes, que j’ai recueillis sur place mais que j’ai complètement retravaillés si bien qu’ils semblent très artificiels. »

 

 

L’œil écoute

 

Chaque séquence sonore (il y en aura une quinzaine au final) conserve la trace des enregistrements réalisés in situ. Mais ce matériau de départ a été tellement transformé qu’il se trouve dilué dans un ensemble qui plonge l’auditeur-promeneur dans un univers parallèle. Ou dans une sorte de film dont la bande-son ne coïnciderait pas avec l’image… Pourtant, qui pourrait dire que les sons recréés par Vincent Epplay pour traduire ce qu’il a perçu en se promenant dans le parc de la Burthe ne correspondent pas à une certaine réalité ? À celle que le micro peut saisir et qui permet de capter des détails que l’oreille humaine ne distingue pas. Mais aussi à un autre type de réalité que le compositeur a déduit de son observation minutieuse des lieux.

 

Aux pylônes visibles depuis le parking situé à l’entrée du parc pendent des lignes à haute tension qui longent la rocade pour disparaître au loin. Les phénomènes magnétiques qui se produisent à proximité, ainsi qu’aux abords des relais de transmission qu’on aperçoit ici et là sur les hauteurs de la rive droite, ont été une source d’inspiration pour Vincent Epplay. Car ces phénomènes donnent accès à d’autres : ondes, modulations, fréquences, vibrations, interférences, spectres… Spectre. L’ambivalence du terme suffit à ouvrir les vannes d’une imagination sensible à l’inaudible, à l’invisible, aux présences fantomatiques qui passent et communiquent au-dessus de nos têtes grâce à des lignes électriques et à des relais de transmission ! Ce n’est pas Vincent Epplay qui peuple le domaine de la Burthe de voix, de crépitements, de parasites, de distorsions, de battements soudains ou répétés, d’échos, de froissements, de souffles. Tous ces phénomènes existent. Autant que le chant des oiseaux ou le bruit du vent dans les arbres. Mais ils nécessitent des techniques et une attention particulières.

 

 

Surgissements poétiques

 

C’est un des aspects de ce Paysage sonore. Il en comporte d’autres, certains impossibles à soupçonner par celui-là même qui l’a composé. Vincent Epplay a en effet veillé à laisser suffisamment de place, c’est-à-dire de silences, ou du moins de parties peu chargées musicalement, pour que l’auditeur-promeneur puisse entendre dans le même temps les bruits environnants. « J’aimerais que ces deux dimensions interagissent, les sons du casque et ceux provenant de l’extérieur » espère-t-il, même si la réalisation de ce souhait dépendra du matériel dont chacun disposera. De simples oreillettes seront plus perméables à l’extérieur tandis qu’un casque fermé focalisera l’attention sur la musique. Tous percevront néanmoins qu’un lieu est une réalité physique autant qu’une construction imaginaire. Et que la poésie surgit parfois entre les deux.

   


Le Paysage sonore de Vincent Epplay sera joué en live le samedi 27 septembre 2014 à 14h au domaine de la Burthe.

Les quatres Paysages sonores du parc des coteaux seront diffusés durant La Nuit verte de la biennale Panoramas, le samedi 27 septembre au parc de l’Ermitage à Lormont.


Conception éditoriale, entretiens, texte : Sébastien Gazeau

Photographies : Anne Leroy

Vidéo : Paul Hubble (hubble.paul@gmail.com)

Musique : Vincent Epplay


 

En savoir plus

 

Vincent Epplay 

Les Paysages sonores 

Eddie Ladoire 

Panoramas  

À propos du field recording (page en anglais) 

Couvent Sainte-Marie de la Tourette

Brève retraite au couvent de la Tourette, par Vincent Epplay