Écrit par Sébastien Gazeau

Le jeu de l’oie

Le jeu de l’oie par Sébastien Gazeau

 

 

Comment faire d’une oie le point de départ d’une création artistique ? En la suivant ! Bernache est une histoire de migration où le proche et le lointain se rencontrent. Leçon de choses en 5 heures de marche avec La Grosse Situation.  

     

 

Bernache. Le mot sonne comme un vieux juron québécois. Il désigne une petite oie anodine devenue oiseau de malheur du fait de son implantation durable sur le bassin d’Arcachon. Là où des espèces exotiques aux couleurs variées se pressent par dizaines de milliers aux beaux jours, la bernache cravant à ventre sombre, noire et peu photogénique, hiverne en proportion équivalente jusqu’au début du printemps après quoi elle change d’air, elle aussi. Cette occupation alternée du territoire arcachonnais n’aurait pas dû poser problème. Une population humaine d’un côté, volatile de l’autre, qui ne se croisent même pas sur la route des vacances… Mais la bernache dérange. Malgré de rigoureuses études scientifiques qui contredisent cette rumeur, on la croit encore responsable de la disparition des herbiers zostères dont elle se nourrit et dont le bassin regorgeait naguère.

 

 

 

Les bienfaits du grand air

 

À l’invitation de la LPO Aquitaine, de la SEPANSO et du parc naturel régional des Landes de Gascogne, qui en ont fait un emblème, La Grosse Situation en a tiré une création artistique. C’était en octobre 2012, à l’occasion du bien-nommé Festival de l’oie bernache organisé sur le bassin d’Arcachon pour défendre l’oie par ailleurs protégée depuis 1972. L’écrivain et conteuse Cécile Delhommeau donnait pour la première fois un feuilleton en quatre épisodes agrémentés d’une bande sonore composée par Thierry Lafollie. Une représentation eut lieu en intérieur, les autres se déroulèrent au grand air. De spectacle, Bernache devint tout de suite une balade et l’occasion de découvrir le bassin d’Arcachon à travers le prisme judicieusement déformant d’une fiction documentée. De manière détournée, les spectateurs-marcheurs apprenaient que la bernache cravant migre entre la Russie et le bassin d’Arcachon où elle trouve la douceur et les ressources adéquates pour passer l’hiver. Au fil du récit, on y suivait plus volontiers des hommes et des femmes que des oiseaux, ces derniers leur servant toutefois de sujet d’étude, de guide, de symbole et de trait d’union. Bernache saisissait la portée métaphorique du phénomène migratoire pour en faire une histoire poétique de la mondialisation.

 

 

Une création d’un genre hybride

 

Bernache fut d’emblée d’un genre hybride. Entre chaque épisode, Christophe Troquereau proposait au public une version scientifique du paysage où cette marche contée prenait place. Alors employé du parc des Landes de Gascogne, l’animateur nature parlait bernaches, espèces indigènes et exotiques, biodiversité. Il dévoilait un peu de la complexité de ce biotope, les liens qui unissent la faune et la flore, les connexions qui existent entre le bassin d’Arcachon et d’autres endroits, parfois lointains. On apprenait que les oiseaux migrent – tous sans exception -, ce qui revenait à dire que ce serait un peu court de considérer la bernache comme un « problème » local. Le sujet est bien plus vaste que ça !

 

À l’époque de sa création, Bernache durait 11 kilomètres. Il se trouvait sur le trajet de véritables bernaches pour lancer leurs cris étranges. Le poste de comptage des oiseaux où s’ouvrait le récit ressemblait au lieu où les spectateurs entamaient leur parcours. Les personnes qu’ils apercevaient vaquer à leurs occupations sur l’eau ou sur le rivage avaient les mêmes comportements que certains des personnages de la fiction. Les allusions à la vie locale étaient nombreuses. Tout semblait condamner Bernache à n’être jamais joué ailleurs, un comble pour une histoire de migration ! 

Bernache sans frontières

 

Personne n’a jamais vu de bernache séjourner dans l’agglomération bordelaise. Les grenouilles en revanche semblent s’y plaire. Leurs coassements recouvrent le ronronnement de la rocade qui passe à proximité du camping de Bruges. C’est de là que Cécile Delhommeau, Thierry Lafollie et Christophe Troquereau pensent faire démarrer un des parcours possibles pour leur Bernache nouvelle mouture. À l’invitation de l’iddac et de l’Été Métropolitain, ils ont en effet accepté de la délocaliser en milieu urbain et entament leurs premiers repérages.

 

Le texte a beaucoup évolué depuis la fin 2012. Les références trop directes au bassin d’Arcachon ont disparu. Les personnages secondaires ont acquis une dimension plus universelle. Les principaux, eux, n’ont pas bougé. On retrouve l’ornithologue russe Vassilissa Popovitch, croisée à la pointe du Cap-Ferret un matin d’octobre 2012, jumelles en bandoulière ; Mamadu Goudiaby, tirailleur sénégalais rapatrié au camp du Courneau en novembre 1916 après un passage sur le front de Verdun ; l’ami Boris que Mamadu rejoindra en Russie après la guerre pour vivre le rêve communiste avant d’être exilé au camp de Bélomorkanal, dans une région fréquentée par de petites oies noires… 

 

  

 

Pour La Grosse Situation, le défi consiste à transposer leur création dans un nouvel environnement et à y faire entendre un propos susceptible de résonner loin de son milieu d’origine. Certes, le cri des grenouilles n’est pas celui des bernaches, mais avec un peu d’imagination… Quant à cette mare entourée de tentes et de mobil-homes, ne dirait-on pas une sorte de « bassin » ? Et le Lac de Bordeaux, où l’on arrive après quelques minutes de marche, avec ses étendues de pins longées par la route ?… Il suffit que Cécile dise son texte ou que Thierry diffuse les sons appropriés pour que les liens apparaissent. L’imagination est prompte à faire des rapprochements.

 

 

 

La bernache est un animal politique

 

À nouveaux lieux, nouvelle équipe. Intervenant extérieur à La Grosse Situation lors des premières présentations de Bernache, Christophe Troquereau en est désormais un membre à part entière. Avec le recul, cette implication coulait de source. Sa parole apporte une dimension supplémentaire à la fiction. En puisant dans ses connaissances de la faune et de la flore, il invite les spectateurs-marcheurs à regarder l’environnement non pas comme le décor d’une création mais comme son sujet principal. C’était déjà un peu le cas sur le bassin d’Arcachon lorsqu’il se faisait pédagogue et parlait du palmipède, de ses habitats, de ses comportements migratoires, etc. Ça l’est encore plus maintenant que son propos relève ouvertement de l’écologie politique.

 

De ce point de vue, la délocalisation de Bernache dans l’agglomération bordelaise a peu d’incidence. Les espèces diffèrent mais les problématiques restent identiques. Lors de leur repérage en vue d’établir le tracé du Bernache « Bruges-Bacalan », Christophe ne se prive pas de critiquer la passion des nuisibles et des espèces invasives qui s’empare depuis quelques années de la communauté scientifique, et désormais du grand public. Chaque territoire en est la cible. Ce sont les bernaches du côté du bassin, les ragondins à Bordeaux-Lac. Les unes sont accusées de détruire les herbiers zostères, les autres de grignoter les berges de l’éco-quartier Ginko et de menacer la sécurité d’habitants peu enclins à partager leur espace de vie avec des rongeurs. Ces boucs émissaires dont les nuisances sont relativement faibles, détournent l’attention vers de faux problèmes. « On a tendance à se focaliser sur les conséquences plutôt que sur les causes » s’emporte l’animateur nature qui s’étonne que l’on s’étonne de rencontrer des moustiques et des ragondins dans une zone marécageuse et s’interroge sur la pertinence d’un urbanisme aussi peu soucieux de la nature.

 

Tous les chemins mènent à la nature

 

« La marche est le meilleur espace de discussion sur l’environnement. » « Le chemin amène du cheminement. » Chacun à sa manière, Thierry Lafollie et Cécile Delhommeau rappellent l’ambition première de Bernache : il ne s’agit pas de véhiculer un discours mais d’éprouver un lieu à travers ses multiples dimensions et de susciter la discussion. Notre rapport à l’environnement est à la fois imaginaire et rationnel, sensible et intellectuel. Il évolue au gré de nos expériences et de nos connaissances, de notre histoire intime et des passions collectives. Il se fonde sur des représentations que La Grosse Situation, au cours d’une marche qui, entre Bruges et Bacalan, devrait durer près de 5 heures, se plaît à bousculer, en empruntant des chemins de traverse.

 

 

 

En arpentant cette partie de l’agglomération, eux-mêmes n’avaient pas prévu de tomber sur un tel endroit. C’est un terrain vague, une ancienne zone ferroviaire dont il reste des voies escamotées et des rails tordus. Une végétation rase a poussé sur le ballast. À quelques centaines de mètres des immeubles qui marquent l’entrée du quartier des Aubiers, cet espace est une aubaine. Au cours d’une balade urbaine qui s’annonce bruyante, l’endroit permettrait une « pause salutaire » selon Thierry. Cécile y voit un décor capable de faire « vibrer le texte », Christophe, un terrain d’étude tout indiqué pour parler de la nature ordinaire.

 

 

Il aura fallu de nombreux jours de repérage et de longues tergiversations au sein de l’équipe pour déterminer le parcours final de Bernache dans sa version Bruges-Bacalan. Il y eut au moins quatre parcours envisagés avant qu’ils ne s’accordent sur la durée, les endroits où chaque épisode serait dit, quoi voir et ne pas voir, s’il fallait traverser la Base sous-marine ou non avant de terminer dans un havre de paix, le jardin du Bar de la Marine, non loin du Garage Moderne. « C’est comme un opéra » explique Cécile : sa réussite tient à une multitude d’éléments disparates et à la manière dont ils résonnent ensemble. C’est donc fragile et toujours en mouvement, dépendant de la saison, des lieux, des spectateurs, des envies de chacun, des discussions, des travaux, des voitures, des fleurs qui poussent et des oiseaux qui passent. « Mais le but, termine Christophe, c’est que les personnes se rendent compte que la nature est partout. Il s’agit de recréer du lien avec la nature, quelle qu’elle soit, aussi minime soit-elle, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître au premier abord. »

 


 

Retrouvez toutes les informations pratiques pour suivre les parcours proposés 

le 30 août 2014 à Gradignan

le 20 septembre 2014 à Bègles

 


 

Conception éditoriale, entretiens, texte : Sébastien Gazeau

Photographies : Anne Leroy

Vidéo : Paul Hubble (hubble.paul@gmail.com)

Enregistrement des bernaches : Thierry Lafollie

 


 

En savoir plus

 

La Grosse Situation

La bernache cravant

La LPO Aquitaine, la SEPANSO et le parc naturel régional des Landes de Gascogne, organisateurs du Festival de l’oie bernache et commanditaires de Bernache

L’Iddac, agence culturelle de la Gironde, soutien du projet Bernache

L’écologie politique

Les lieux du parcours : le camping de Bruges, l’éco-quartier Ginko, le quartier des Aubiers, le quartier des bassins à flots, le quartier de BacalanLa Base sous-marine, Le Bar de la Marine