Écrit par Sébastien Gazeau

Aux creux de la ville

Aux creux de la ville par Sébastien Gazeau

 

Qui a dit que le chemin importe plus que la destination ? Celui qui mène aux Refuges périurbains est une invitation à marcher dans des paysages ordinaires et improbables de l’agglomération bordelaise. À la clé ? Une nuit en terre inconnue et quelques interrogations sur nos manières d’habiter le monde.

 

Un immeuble parisien à la fin des années 1990. Deux hommes discutent. Le plus jeune présente à son aîné l’étude qu’il vient de mener au sein de l’agglomération bordelaise. Pendant plusieurs mois, sac au dos, il a arpenté ce territoire, découvrant au fil des kilomètres une multitude de zones plus ou moins délaissées. À la manière d’un pionnier nouveau style, mu par son intuition et quelques années d’étude à l’école d’architecture et de paysage de Bordeaux, il a redécouvert les espaces oubliés de la grande ville étale : zones industrielles en friche, enclaves inconstructibles, bords de fleuve ou de rocades, vestiges de la campagne jadis environnante, aujourd’hui recouverte de routes et d’habitations. Il a mesuré la diversité de ces espaces perdus dans les marges de la ville,  en périphérie. Il pense que tout le monde pourrait s’y intéresser, « les marcher » dit-il, les faire vivre en somme au lieu de les ignorer comme le font la plupart des gens. L’autre homme, membre de la Fédération française de randonnée pédestre, éditeur de guides pour marcher sur des chemins balisés en montagne, en bord de mer, en forêt, dans le centre des villes historiques, n’en revient pas. Il est en train de prendre conscience que sa carte de France est incomplète.

 

 

Printemps 2014, Bègles. Dans l’un des bureaux de la Fabrique Pola où l’association Bruit du Frigo est installée, Yvan Detraz, son directeur, défend la même vision qu’il y a 15 ans et l’explicite. « Quand on regarde une photo aérienne de l’agglomération bordelaise, notamment la partie située au-delà de la rocade, on s’aperçoit que la moitié des espaces ne sont pas bâtis, et que tous, potentiellement, pourraient être connectés pour former un réseau d’espaces publics. »

Ce programme est aujourd’hui en partie réalisé. Depuis l’an 2000, les Randonnées périurbaines qu’il organise avec ses acolytes ont ouvert la voie et révélé au grand jour des lieux improbables. Certains ont été aménagés depuis, comme le parc des Coteaux en rive droite de Bordeaux, d’autres reconvertis, comme la forêt du Bourgailh à Pessac. Beaucoup se trouvent désormais le long de la Ceinture verte qui relie un grand nombre de parcs, jardins, promenades et autres espaces naturels situés dans l’aire métropolitaine. De fait, il est désormais possible de traverser tous ces espaces sans passer pour un vagabond ou un hurluberlu. Les terrains vagues et les forêts deviennent des espaces fréquentables et fréquentés par une population croissante de citadins curieux de connaître les recoins de leur ville et de celles de leurs voisins.

 

Bivouaquer en milieu urbain

Qu’est-ce qui distingue le véritable randonneur du simple promeneur ? L’un bivouaque, l’autre pas. Appartenant à la première catégorie, les membres de Bruit du Frigo se sont mis à rêver d’endroits où passer la nuit au cours de leurs pérégrinations périurbaines. Sur le modèle de ceux qui existent en montagne, ils ont imaginé trouver en chemin un nombre suffisant de refuges pour, un jour, pouvoir faire le tour complet de l’agglomération à pied. Il suffirait pour cela de réserver sa place, d’atteindre son but le jour J puis de repartir au matin pour rejoindre le refuge suivant. Ces bâtiments seraient simples, accessibles à tous et gratuitement, sans eau ni électricité, d’un confort modeste mais suffisant au terme d’une épuisante journée de randonnée.

 

 

Le premier Refuge a fait son apparition en septembre 2010 dans le parc de l’Ermitage, à Lormont. Commande de la biennale d’art contemporain Panoramas, Le Nuage est présenté comme une installation artistique éphémère qualifiée « d’œuvre performative », puisqu’il faut effectivement y habiter pour en apprécier la singularité. Les amateurs d’art contemporain ne sont pas les seuls à saisir l’originalité et la portée de cette démarche qui rencontre d’emblée un large succès. En un mois de présence, ce nuage de 18 m2 et 7 couchages fait parler de lui par-delà les frontières du parc, de la ville et même de l’autre côté du fleuve… L’année suivante, il est de nouveau installé à l’Ermitage, durant six mois cette fois. Le Nuage devient une destination courue. Des centaines de personnes y dorment entre mai et octobre 2011. Il répond à la tendance apparue ces dernières années d’un tourisme qui sorte des sentiers battus. Passer une nuit au bord d’un lac artificiel qu’on croirait importé de Suisse ou du Canada, à l’ombre des arbres qui camouflent le fleuve et le pont d’Aquitaine, en plein milieu de la ville mais comme en-dehors, est une expérience insolite.

 

Une histoire de lieu et de forme

Candice Pétrillo, la conceptrice du Nuage mais aussi des Guetteurs (Bègles, 2012) et de La Vouivre (Ambès, 2013), pense que l’attrait des Refuges provient autant du lieu où ils se trouvent que de la forme qu’ils prennent. Ceux qu’elle a conçus ressemblent au nom qu’ils portent et sont une invitation à voyager en imagination à défaut de prendre le train ou l’avion. Qui n’a pas rêvé de flotter dans les airs ? de voir de nuit comme en plein jour ? de plonger sans peur par les fonds marins et obscurs ? Autant de songes accessibles (mais non garantis) à qui dormira dans chacun de ces trois Refuges ! Ce qui est certain en revanche, c’est que ces drôles de constructions touchent à quelque chose de très sérieux et de très essentiel et qui est commun à tous les êtres humains sans exception : habiter.

Depuis une vingtaine d’années, la micro-architecture traite cette notion au moyen de bâtiments modestes. Les tenants de ce courant, auquel les Refuges se rattachent, veillent à limiter leur impact sur l’environnement en « touchant légèrement la terre » comme l’affirme l’un de ses théoriciens. Leurs réalisations sont souvent mobiles ou transportables, utilisent des matériaux naturels ou qui en ont les qualités, nécessitent des budgets très modiques et veillent à se fondre dans le contexte où elles sont érigées. À l’instar des 6 Refuges périurbains fabriqués à ce jour par l’association Zébra3/Buy-Sellf, ces constructions mettent en lumière le fait qu’habiter ne signifie pas s’abriter entre quatre murs, mais évoluer dans un espace privé lui-même englobé par un territoire aux multiples frontières (depuis les proches environs jusqu’aux bords de la Terre, voire au-delà). Habiter, c’est vivre en relation avec le monde.

 

 

Ça veut dire quoi habiter ?

Théories ? Envolées de philosophe ? Voyez le Hamac conçu par Yvan Detraz (Gradignan, 2012) lequel avait souhaité à l’origine qu’il soit suspendu entre des arbres, option finalement écartée pour des raisons techniques et de sécurité. Que vous inspire la partie grillagée située dans le prolongement du Refuge, cet espace où certains enfants aiment jouer et, si leurs parents l’acceptent, dormir ? En quoi cette avancée, à la fois ouverte et fermée, ressemble-t-elle aux « extérieurs » (balcon, cour, jardin de ville) vantés par tant d’agents et de promoteurs immobiliers ? À quels extérieurs donnent-t-ils accès ? Une seule nuit passée dans l’endroit donne à ces questions une dimension concrète et sensible.

 

L’expérience offerte par La Belle Étoile est sur ce point la plus perturbante si l’on en croit les réservations, légèrement moins nombreuses pour ce Refuge que pour les autres. Imaginée par Stéphane Thidet, installée chaque été depuis 2012 dans le parc de la Burthe à Floirac, La Belle Étoile se compose de 5 « branches » à peine plus grandes que 5 tentes canadiennes de 2 places chacune, disposées en cercle autour d’un espace central où, dit-on, certains ont cru voir danser des flammes. Dans ce parc sombre et luxuriant, où résonne incessamment le drone de la rocade voisine, bivouaquer n’est pas qu’une partie de plaisir. L’artiste qui a dessiné ce Refuge aime se confronter aux zones d’ombre de l’imaginaire collectif pour déranger quelques certitudes et jouer de quelques peurs enfouies. De manière très efficace, cette œuvre interroge ce qui nous permet de dormir, donc de vivre paisiblement : habitat, environnement, habitudes, rêves. Ce qui n’est pas pour déplaire à Candice Pétrillo et Frédéric Latherrade de Zébra 3 / Buy Sellf…   

Ouverts à tous, dans la limite des places et des nuitées actuellement disponibles, les Refuges ne seraient finalement pas des constructions si modestes. Au petit matin, le dos engourdi et le nez frais, le randonneur devenu philosophe se dit que l’important, c’est d’être éveillé au monde qui l’entoure, périphéries comprises.

 

 

Conception éditoriale, entretiens, texte : Sébastien Gazeau

Photographies : Anne Leroy

Vidéos : Paul Hubble (hubble.paul@gmail.com)